1. Autorité h. Apprendre l'autorité

h. Apprendre l'autorité

RESUME

Comme pour la musique, on peut être naturellement plus ou moins doué pour l'autorité ou l'apprendre plus ou moins laborieusement.

En FWB, nous ne jouons sur aucun de ces deux leviers:

  • Nous ne sélectionnons pas nos enseignants sur cette aptitude et beaucoup abandonnent le métier en début de carrière.
  • Il n'existe pas (ou très peu) de formation à l'autorité.

Pour apprendre l'autorité, l'enseignant doit d'abord accepter son rôle éducatif (et non seulement transmissif). Il doit ensuite être déterminé à imposer des limites irrévocables. Il doit être prêt à sanctionner, promptement, durement et rarement.

Il faut aussi être préparé à une escalade. L'adulte pris au dépourvu pourrait bien se retrouver en situation perdante (par exemple, se faire frapper). Il est difficile d'apprendre l'autorité si l'on n'a pas de poids dans l'escalade. C'est le cas lorsque la direction est peu soutenante et que les collègues ne font pas bloc.

L'adulte soucieux d'améliorer son autorité travaillera aussi sur les enfants, afin de fortifier ceux-ci pour qu'ils soient plus résistants (moins rétors) à la rigueur d'un travail scolaire laborieux. Cela s'obtient sur le long terme, et idéalement avec la collaboration de toute l'équipe éducative, en proposant des épreuves d'abord faciles, puis de plus en plus dures. Cela peut être une exigence progressive d'ordre dans les bancs ou de périodes de silence total de plus en plus longues ou de livres de plus en plus épais à lire.

Une fois son autorité posée, l'enseignant doit soigner la relation avec chaque élève, s'il ne veut pas que des tensions croissantes ne fissurent l'édifice.

Au-delà des principes généraux, il existe d'utiles recettes pour favoriser la discipline. Ce sont, par exemple, les actions sécurisantes qui ritualisent le début et la fin de la leçon. Ce sont aussi tous ces actes pédagogiques qui peuvent contribuer à regagner l'attention des élèves et à les motiver.



ARTICLE

Don ou apprentissage?

Les jeunes parlent à l’occasion de la difficulté qu’ont parfois les enseignants pour tenir une classe. Il est régulier que des élèves se bagarrent, balancent des objets de toutes sortes, et même mettent le feu aux cuvettes de WC. Ce qui les étonne quand même, c’est que cela arrive presque systématiquement avec le même type d’enseignants. La description qu’ils en font peut se résumer en ces termes : des enseignants qui ne donnent pas l’impression de vraiment s’intéresser à eux et qui ne sont pas assez ‘forts’ pour les maîtriser. Il s’agit d’enseignants qui n’imposent pas suffisamment le respect. Ils sont soit trop mous soit trop sévères, les élèves se sentent défiés et se moquent un peu d’écoper d’une retenue de plus.

L’Egalité des Chances à l’Ecole? Voilà ce qu’ils en pensent – Unicef Belgique – 2012

Tout est dit: sanction + relation.

Certains sont naturellement plus doués que d'autres et semblent exercer une autorité "naturelle". Comme tout art, enseigner et exercer son autorité s'apprend. Il s'apprend plus laborieusement à ceux qui ne sont pas doués, mais il s'apprend.

L'autorité peut s'apprendre, se développer et s'acquérir.

Autorité éducative dans la classe - Douze situations pour apprendre à l'exercer – Bruno Robbes – 2010

Une exceptionnelle sévérité naturelle ou un charisme hors du commun ne sauraient devenir des conditions sine qua non à l'exercice de ce métier.

Demain les Profs – Bruno Descroix – 2004

Mais tout de même... Un manchot doit-il se destiner à une carrière de sculpteur? Bien que l'on puisse apprendre à sculpter avec la bouche, voire avec les pieds, ses outils entre deux orteils, on ne peut alors pas espérer se hisser au panthéon des sculpteurs (l'éducatibilité généralisée égalitariste a ses limites). Un enseignant qui a le charisme d'un poisson rouge, ne pourra espérer survivre (et non briller) que dans un environnement facile (équipe éducative forte avec des élèves moins rebels), pas dans la fosse aux lions, comme en atteste la pénurie d'enseignants. Et en FWB, la sélection sur ce critère ne s'opère maheureusement qu'après le diplôme, sur le champ de bataille dans le sang et les larmes.

Il n'existe pas ou peu de formation à l’autorité. Il faut comprendre le phénomène dans ses multiples dimensions et jouer autrement que de s’engager dans le rapport de force.
[...] Plus largement, tout cela renvoie à la formation des enseignants, notamment pour l’acceptation de leurs propres émotions afin de mieux accompagner celles de leurs élèves.

Si vous êtes enseignant, éducateur ou directeur, vous pouvez progresser en autorité et cet article devrait vous y aider.

Je n'ai jamais voulu être prof. [...] Les premières années, ça s'est très mal passé. Je me disais que j'étais là pour transmettre un savoir, pas pour faire le flic. Je n'étais pas préparé pour l'aspect éducatif du métier. Et puis, j'étais quelqu'un de raisonnable, je m'attendais à ce que les élèves le soient aussi. J'étais chahuté, oh oui. Et j'étais trop timide: ça n'arrangeait rien.
Puis l'auteur raconte qu'il a appris à gérer sa classe avec le temps, et y coule maintenant des jours heureux.
Dans le système ou je travaille, je dois poser un cadre, montrer que je suis le patron. C'est comme ça que j'ai réussi à y vivre. Ensuite, je peux me permettre d'être extrêmement patient: je n'ai plus à me battre pour maintenir une ambiance de travail.

Etre déterminé à imposer

Pour améliorer son autorité, il faut d'abord se convaincre que les enfants sont des machines à tester les limites.

Un des premiers soins des enfants est de découvrir le faible de ceux qui les gouvernent.

Emile ou de l'éducation – Jean-Jacques Rousseau – 1762

Ensuite, il faut être déterminé à imposer ("quel vilain mot", diront certains) des limites irrévocables.

Autoriser parfois, c'est faire preuve d'autorité. Autoriser toujours, c'est la perdre.

A bonne école... – Jean-Paul Brighelli – 2006

Accordez avec plaisir, ne refusez qu'avec répugnance ; mais que tous vos refus soient irrévocables ; qu'aucune importunité ne vous ébranle ; que le non prononcé soit un mur d'airain, contre lequel l'enfant n'aura pas épuisé cinq ou six fois ses forces, qu'il ne tentera plus de le renverser.
C'est ainsi que vous le rendrez patient, égal, résigné, paisible, même quand il n'aura pas ce qu'il a voulu ; car il est dans la nature de l'homme d'endurer patiemment la nécessité des choses, mais non la mauvaise volonté d'autrui.

Emile ou de l'éducation – Jean-Jacques Rousseau – 1762

Bien entendu, l'adulte peut avoir eu tort, avoir pris une mauvaise décision. Le reconnaître un sain exemple lorsque c'est le cas. Mais ce n'est pas le fruit d'une négociation. Il peut arriver qu'une fois sur vingt, l'adulte ait tort, parce qu'il a décidé trop vite, ou parce que l'enfant lui rappelle qu'il avait promis. Mais dans la plupart des cas il n'a pas tort et doit donner l'image d'un mur inébranlable, garant d'un cadre où l'enfant peut se sentir en sécurité. Et l'enfant cessera bientôt de tenter de négocier toute chose.

Ne jamais laisser l’enfant obtenir quoi que ce soit en pleurant.

Car lui accorder sous les pleurs, c'est le conditionner à pleurer pour obtenir ce qu'il veut.

Ne pas parler de récompense, ne pas soudoyer, ne pas accepter les conditions de l’enfant pour l’amener à faire ce qu’il doit.

Si vous négociez, vous échangez de la solidité contre du réconfort (allez, je ne suis pas si dur que ça, tu m'aimes quand même, hein?).

Par exemple, vous demandez à votre enfant de ranger sa chambre. Vous pouvez prévoir qu'il va rechigner à s'y mettre tout de suite. Sachant cela, à moins que vous ayez un impératif temporel (tel qu'un diner qui va être prêt), vous savez que demander de ranger sa chambre sans préciser quand, va entraîner une négociation:
"– Je veux que tu ranges ta chambre.
– Demain, promis."
Avec l'expérience vous y couperez court:
"– Je veux que ta chambre soit rangée pour 19h (dans 30 minutes)."

Exercice pratique: que faire s'il répond "Je n'ai pas fini ma partie (de jeu vidéo) et j'en ai encore pour 30 minutes"?
(Solution: soit vous retardez la sanction en attendant qu'il soit demandeur de quelque chose, soit vous durcissez la demande: j'ai changé d'avis, tu n'as plus 30 minutes, mais 15; mais surtout, vous ne négociez pas: allez, et quand tu auras fini, je te donnerai ceci, car ce serait l'encourager à rechigner).

La désobéissance peut être aussi passive. C'est par exemple le cas d'un élève qui ne retire pas sa veste en classe.

Le mal est peut-être moins la transgression en elle-même que l’ignorance de la transgression.

Pendant la transgression, toute la classe est particulièrement attentive à votre (absence de) réaction.

Etre prêt à sanctionner

Finalement, il faut être prêt à sanctionner pour faire respecter ces limites

Aucun système de règle ne fonctionne sans sanction

Aucun système de règle ne fonctionne sans sanction. Il est nécessaire de sanctionner dans les premiers temps d'un recadrage pour que les élèves changent de comportement.

Gestion de classes et d'élèves difficiles – Jean-Claude Richoz – 2009

Les différents types de sanctions sont débattus dans un autre article.

Stratégies d'escalade

Lorsqu'on est prêt à assumer son autorité et à sanctionner, il faut apprendre les stratégies d'escalade. Lorsque l'élève transgresse, il teste les limites et entame une procédure d'escalade (individuelle ou collective au niveau d'une classe). Votre but est de monter le moins haut possible dans l'escalade, mais surtout sans perdre la confrontation. Pour réussir la gestion de l'escalade imposée par l'élève, il faut savoir quel est le sommet. Si vous n'arrivez pas à stopper en cours de route, l'escalade s'arrêtera d'elle même au sommet. Mais tous les sommets ne se valent pas.
Le début de l'escalade est typiquement un bavardage. Un sommet dramatique peut être l'agression physique de l'enseignant. Supposons qu'un élève vous défie. Vous l'excluez de la classe. Mais l'élève refuse. Que faites-vous? Si votre école vous envoie un squad d'intervention armé lorsque vous pressez un bouton, alors vous contrôlez le sommet. Mais si, au contraire, vous savez d'avance que votre direction vous reprochera d'avoir trop vite exclu l'élève, alors vous ne contrôlez rien. Arrivé au sommet, l'élève aura gagné et votre avenir professionnel avec cette classe est très compromis. Idéalement, avant d'entrer en classe, un enseignant doit maitriser l'escalade et connaître les chemins vers les sommets qui lui sont favorables.

Fortifier l'enfant

Sur un autre plan, vous pouvez endurcir le caractère de l'enfant. Il ne faut pas forcément agir en mode réactif sur un caprice ou un transgression initiée par l'enfant. Vous pouvez agir pro-activement (pro-éducativement) pour élever son seuil de furstration et le contrôle de lui-même.

La maternelle n'est pas une garderie, contrairement à ce que croient parfois certains parents. Elle a une triple fonction. D'abord, elle socialise l'enfant. Elle coupe le cordon ombilical qui rattachait le petit chéri à ses parents. C'en est d'un coup fini avec l'imprégnation, au sens éthologique du terme, qui tissait un fil continu, quoique invisible, avec la mère. D'où les cris et les chuchotements peinés des tout-petits sommés de s'arracher, à chaque rentrée de septembre, des bras maternels. D'un enfant-roi, l'école doit faire un élève parmi d'autres.

A bonne école... – Jean-Paul Brighelli – 2006

Dans l'extrait suivant, remplacez "bain à l'eau froide" par ce que vous voudrez: dictée, équations, travail manuel,... tant que c'est de plus en plus ardu.

Par la même raison, cette précaution de faire tiédir l'eau n'est pas non plus indispensable ; et en effet des multitudes de peuples lavent les enfants nouveau-nés dans les rivières ou à la mer sans autre façon. Mais les nôtres, amollis avant que de naître par la mollesse des pères et des mères, apportent en venant au monde un tempérament déjà gâté, qu'il ne faut pas exposer d'abord à toutes les épreuves qui doivent le rétablir. Ce n'est que par degrés qu'on peut les ramener à leur vigueur primitive. Commencez donc d'abord par suivre l'usage, et ne vous en écartez que peu à peu. Lavez souvent les enfants ; leur malpropreté en montre le besoin. Quand on ne fait que les essuyer, on les déchire ; mais, à mesure qu'ils se renforcent, diminuez par degré la tiédeur de l'eau, jusqu'à ce qu'enfin vous les laviez été et hiver à l'eau froide et même glacée. Comme, pour ne pas les exposer, il importe que cette diminution soit lente, successive et insensible.

Emile ou de l'éducation – Jean-Jacques Rousseau – 1762

Est-ce choquant? Barbarie d'une autre siècle? Ou bon sens paysant perdu par notre société d'enfants tyrans hypersensibles? "Fous ta cagoule" dirait telle mère à son enfant; alors que d'autres mères, plus au nord, en Finlande, mettent leur bébé sur leur balcon glacé, pour la sieste.

Je vois de petits polissons jouer sur la neige, violets, transis, et pouvant à peine remuer les doigts. Il ne tient qu'à eux de s'aller chauffer, ils n'en font rien; si on les y forçait, ils sentiraient cent fois plus les rigueurs de la contrainte, qu'ils ne sentent celles du froid. De quoi donc vous plaignez-vous? Rendrai-je votre enfant misérable en ne l'exposant qu'aux incommodités qu'il veut bien souffrir?

Emile ou de l'éducation – Jean-Jacques Rousseau – 1762

Nous avons vu que le parent ou l'enseignant laxiste est nuisible. Puis nous avons expliqué pourquoi le bon parent et le bon enseignant frustrent l'enfant dans son caprice pour lui permettre de s'élever. Le parent et l'éducateur de génie n'attendent pas le caprice pour muscler le caractère de leurs petits.

Pourvu qu'on ne passe pas la mesure de leurs forces, on risque moins à les employer qu'à les ménager. Exercez-les donc aux atteintes qu'ils auront à supporter un jour. Endurcissez leurs corps aux intempéries des saisons, des climats, des éléments, à la faim, à la soif, à la fatigue; trempez-les dans l'eau du Styx.

Emile ou de l'éducation – Jean-Jacques Rousseau – 1762

Le Styx est une référence à la fable où Thétis y plongea son fils Achilles pour le rendre invulnérable. La surprotection ne rend pas invulnérable. La démission non plus. Comme nous l'avons vu, aimer pour un parent, pour un enseignant, c'est rendre autonome, c'est rendre invulnérable.

Les recettes

Comment tu fais pour les tenir? Ca doit être dur de nos jours?
Je ne les ai pas toujours tenus. Mes débuts furent difficiles. Je n’osais pas faire acte d’autorité. Fin juin, un élève vint me reprocher mon manque de fermeté. Je le remerciai: la meilleur leçon de l’année.
Dès la première minute, je lance mon offensive pédante: citations et récitations, injonctions et anecdotes, sourires et menaces, idiomes variés, alphabets divers, assauts multiples, air, terre, mer, hélicoptères de combats, automitrailleuses. Déployer tout l’arsenal afin de contraindre l’ennemi à la reddition immédiate.

Profs et Cie – Alain Golomb – 2002

La recherche montre que l'attention qu'un enseignant porte aux détails d'une situation conflictuelle semble essentiel à la justesse de sa réaction. Il s'agit, par exemple, de la disposition spatiale, du regard des autres élèves non directement concernés, des micro-signes non verbaux des protagonistes, etc. Développer cette faculté d'observation s'apprend.

Philippe Jubin séquence 10 points qui instaurent l'autorité lors des cinq premières minutes en classe.

  1. Entrée: Il attend les élèves à la porte. Ils sont rangés et ne rentrent (en silence) que lorsqu'ils en reçoivent l'autorisation. Sinon ils ressortent.
  2. Habit: Pas de blouson ni de casquette en classe.
  3. La loi: "Ici c'est une classe, nous sommes là pour travailler" est affichée en classe.
  4. Bonjour: faire l'appel permet à chaque élève d'entendre au moins une fois son prénom pendant l'heure de cours; et permet aux présents de voir que les absents ne sont pas oubliés. L'élève présent sent alors peut-être moins le besoin de rappeler qu'il est présent par de l'indiscipline.
  5. Place: chacun a sa place propre qu'il garde d'une semaine à l'autre. La place des absents doit rester vide (pas de chaise musicale) car ils ne sont pas oubliés.
  6. Programme: on annonce les points routiners (tel que administratif) comme un rituel apaisant.
  7. Jounal de classe: On refait en classe ce que l'élève doit faire chez lui: on vérifie ce qu'il y avait à faire dans son journal de classe. Cela évite les contestations: "Ah M'sieur, vous nous l'aviez pas dit".
  8. Affichages, emploi du temps: à chaque changement de classe, l'enseignant affiche l'intitulé du cours ("math", "physique", etc.). L'élève se sent accueilli.
  9. Responsabilité: la liste des élèves ayant une responsabilité est aussi affichée.
  10. Sorties de classe: on évite toute sortie d'élève de la classe (telle que pour aller porter un papier au directeur).

Bien entendu, chaque enseignant est libre de faire autrement pour chaque point ... tant qu'il ne vient pas se plaindre d'indiscipline. Cette séquence montre que des éléments d'autorité peuvent s'apprendre.

À titre d’exemple, on peut citer ces conseils pédagogiques, venant de Brigitte Neveux, responsable de formation à l’IUFM de Lorraine : « Quelques orientations de base:

  • penser l’aménagement spatial de la classe
  • proposer des situations d’apprentissage et des modalités de travail variées
  • diversifier les rythmes des travaux scolaires
  • sécuriser les élèves en ritualisant, en contractualisant certaines activités
  • utiliser des procédures pédagogiques positives (différenciation pédagogique, évaluation formative…)
  • recourir à la médiation pour différer d’éventuels affrontements
  • susciter la coopération et distribuer des responsabilités
  • valoriser les conduites positives, citoyennes et réfléchir à la notion de récompenses. »