1. Autorité a. Climat indisciplinaire

a. Climat indisciplinaire

bons exemples
RESUME

Les témoignages déroutants d'indiscipline sont innombrables, qu'ils viennent des enseignants, des parents ou des enfants.

Par contre, les cas de violence physique à l'encontre d'un enseignant sont rares.

La forme la plus courante d'indiscipline est la passivité, la non participation à la leçon. Cela va du simple regard fuyant vers la fenêtre, au refus provocateur d'enlever sa veste en classe.

Cette indiscipline ne serait pas un problème si elle n'était récurrente. C'est l'impression de devoir se battre en permanence pour pouvoir faire cours qui use les enseignants et les poussent à quitter le métier. Ils rapportent les types de problèmes suivants:

Les garçons et les jeunes élèves sont plus nombreux à provoquer. Mais ils ne semblent pas plus nombreux entre les filières (générale, technique, professionnelle).

L'indiscipline doit être vue comme un phénomène dynamique qui a tendance à naturellement empirer tant qu'il n'est pas combattu. Les enfants et adolescents sont extrêmement efficaces pour jauger ce qu'ils peuvent se permettre avec tel ou tel adulte, et surfer sur les limites pour les repousser. Un effet de groupe joue également, incitant les élèves qui ne voulaient pas chahuter à être indisciplinés à leur tour.

Les conséquences principales de l'indiscipline peuvent être vues comme:

  • l'addiction des élèves à être encore plus indisciplinés,
  • l'épuisement nerveux des enseignants,
  • la réduction du temps d'enseignement.


ARTICLE

Les jeunes d'aujourd'hui aiment le luxe, ils sont mal élevés, méprisent l'autorité, n'ont aucun respect pour leurs aînés et bavardent au lieu de travailler.

Cet article s'attache à décrire et définir l'indiscipline qui sévit dans de nombreuses classes. Les témoignages sont innombrables. Nous n'avons pas sélectionné ici les plus graves, mais les plus caractéristiques.

Quelques exemples

Une enseignante débutante raconte: Mon plus grand souci, c’est l’éducation des élèves qui n’ont plus aucun respect pour les professeurs!

Ne pas tourner le dos et recenser les crachats.

Les jours s'écoulent. Je lutte fièrement pour m'imposer. Les collègues aussi. Nous nous retrouvons à chaque pause dans les sous-sols, le regard délavé. Nous avons de plus en plus de mal à voir le sens de ce que nous faisons. L'une s'ingénie à recenser les crachats qui jonchent sa salle de classe, l'autre exprime un doute quant à l'utilité de son existence hors des week-ends. Elles ont 23 ou 25 ans. C'est leur première année, leurs premières semaines. Personnellement, j'ai progressivement renoncé à me tourner pour écrire au tableau. Dès que je le fais, la salle se change en concert contemporain de cris d’oiseaux, le silence revient dès que je reprends ma position de départ. Ils ont le chic pour ne pas se faire prendre. Je ne dénombre plus les craies qui volent dans mon dos, ni les boulettes de papier. Lorsque je renvoie un élève, c’est le déluge de rébellion: ce type de public est toujours solidaire et personne n’a jamais rien fait. [...]

Le second jour, je demande à l’un d’entre eux d’enlever sa veste, de bien vouloir poser son sac à terre et d’enlever son écouteur. Je ne lâche pas, je suis face à lui. Son voisin réplique: “Oh! Madame! Il a envie de vous frapper!” Ces garçons me dépassent tous d’une tête, ils sont athlétiques et je ne saurais pas lutter. Je réponds malgré tout automatiquement: “Qu’il essaie seulement, pour voir” et je ne lâche pas. Je n’ai jamais été agressée violemment physiquement, mais je sais que le dérapage n’est pas loin à chaque seconde. [...]

Lorsque en classe, je demande à un élève de lire ou de répondre à une question il me fait la réponse suivante: “Oh! Vous croyez que je suis à votre disposition ou quoi??? Je suis occupé, vous ne voyez pas!” en griffonnant vaguement une feuille déchirée.

Madame, vous êtes une prof de merde – Charlotte Charpot – 2009

J'ai 6 ans, pétasse!

Si on revenait à l'époque où les élèves respectaient les enseignants, où les parents ne réclamaient pas lorsque leur enfant avait une punition, où les enseignants pouvaient montrer leur autorité!! Ma fille avait entamé ses études pour être institutrice primaire. Après sa première semaine en observation elle est revenue à la maison, décidée à ne pas faire ce métier. A peine entrée en classe elle s'est fait insulter "pétasse, qu'est ce que tu viens foutre ici ?" de la part d'élèves de 6-7 ans; évidemment //propos censurés suite à des plaintes//. Beaucoup de ses amies ont abandonné après avoir subi les mêmes remarques.
J'ai connu la file dans la cour de récré, les punitions dans le coin et les retenues mais jamais mes parents ou moi n'avons réclamé. Sans parler de l'uniforme obligatoire que nous portions sans problèmes. C'est la mixité (de genre) qui a tout foutu en l'air.

Des enseignants parisiens ont consigné dans un journal commun, les incidents survenant dans leurs classes de 3ème. C'est un lycée ZEP (difficile), mais pas le pire, et le court extrait ci-dessous est "gentil" (d'autres passages sont beaucoup plus forts, ce qui pousse le professeur à arrêter le cours comme cela arrive plusieurs fois par mois).

3eA

9 Novembre - Bernard (anglais).
Classe très dissipée. LC exclue, accompagnée par OT; elles ont prétendu, à leur retour, n'avoir trouvé personne, ce qui est un mensonge.
GT insolent et bavard.
LO s'amuse à piquer ses voisins de derrière avec un stylo.
TG se lève sans autorisation, lance des objets dans la salle.
IF et MN: bavardages et aucun travail.

9 Novembre - Dupont (histoire - géographie).
LO, installé habituellement au 3e rang dans la rangée du milieu, a décidé de son propre chef de s'asseoir au fond de la salle, à côté de IB, avec l'intention manifeste d'engager la conversation.
Prié de regagner sa place habituelle, il a refusé d'obéir: une surveillante est donc venue le chercher; de mauvaise grâce, il s'est décidé à quitter la salle en répétant trois fois: "Je m'en bats les couilles."

La débâcle de l'école - Une tragédie incomprise – collectif – 2007, un groupe de professeurs d'un collège de Paris

Qu'est-ce que l'indiscipline?

Avoir des problèmes de discipline ne signifie plus être chahuté, mais simplement avoir dans la classe un niveau de bruit suffisamment bas pour pouvoir travailler. Ces bavardages ne sont pas l'expression de l'hostilité des élèves, mais plutôt de leur indifférence. C'est une forme larvée d'absentéisme. L'enseignant joue une pièce devant des spectateurs occupés à faire autre chose.

Gestion de classes et d'élèves difficiles – Jean-Claude Richoz – 2009

Le mot "indiscipline" fait penser à des petits soldats qui, plutôt que d'être bien alignés et droits, seraient dépareillés, éparpillés, voire affalés. Dans certains cas, le problème va beaucoup plus loin et les mots suivants traduisent mieux la situation: sabotage, mutinerie, agression, guérilla.

Une classe est difficile quand un enseignant est empêché d'exercer correctement son métier et que la majorité des élèves ne peut plus se concentrer et travailler dans le calme, à cause de perturbations diverses, plus ou moins intenses et plus ou moins durables.

Gestion de classes et d'élèves difficiles – Jean-Claude Richoz – 2009

Gravité ou quantité?

Le plus souvent, les problèmes sont mineurs (bavardages, agitation, refus de travailler, passivité), mais leur multiplication et leur accumulation finissent par perturber sérieusement et parfois même par paralyser totalement le travail des enseignants et des élèves. Les transgressions graves (violences physiques par exemple) sont rares.

Gestion de classes et d'élèves difficiles – Jean-Claude Richoz – 2009

Les tournantes, c'est vrai. Les violences familiales, c'est vrai. Les incivilités de plus en plus tôt, c'est vrai. Le territoire quadrillé par les garçons, le racisme inter-ethnique, c'est encore vrai. Et puis les morts, l'abondance incroyable des décès, des maladies, les invalidités. Tout cela m'est confirmé de la façon la plus catégorique. Mais en même temps, ils proclament qu'ils "souffrent de l'image de la banlieue", que l'information répandue au sujet de cette dernière affiche toujours le paroxysme de chaque problème. Et cela, ce n'est pas vrai. Les problèmes, en temps ordinaire, sont maîtrisés, on compose, on anticipe. Les Walkmans et les téléphones portables sont interdits au sein de l'établissement, les manquements à la courtoisie, les accrochages sont immédiatement relevés, analysés, sanctionnés. On y vit, en banlieue, on y enseigne et on y étudie, c'est l'essentiel des jours.

Tant qu'il y aura des élèves - enquête – Hervé Hamon – 2004

Si les agressions frontales sont rares, à quoi les enseignants font-ils face?

Les enseignants évoquent principalement quatre types de difficultés quand ils parlent de la gestion des classes qui leur posent problèmes:

  • le bruit et l'agitation,
  • l'agressivité et l'opposition,
  • la passivité,
  • l'hétérogénéité scolaire.
Gestion de classes et d'élèves difficiles – Jean-Claude Richoz – 2009

Sauvageons inéducables?

Première (demi-) surprise, mes élèves ne correspondaient pas à l'image, devenue ordinaire, du jeune de banlieue. Il m'est apparu assez vite que leur monde est tout à la fois plus complexe et plus banal que celui des "sauvageons" décrits à longueur de reportages par certains médias. [...]

Sans nier les difficultés, les incivilités ou les violences auxquelles doivent faire face les équipes éducatives, aucun de mes élèves ne m'est jamais apparu comme l'un de ces lycéens "inéducables" que l'on nous présente parfois.

Demain les Profs – Bruno Descroix – 2004

Répartitions

Qui provoque le plus?

  • les garçons sont plus nombreux que les filles à provoquer d’autres élèves
  • les plus jeunes élèves sont plus nombreux que les plus âgés à provoquer d’autres adolescents
  • les «provocateurs» sont aussi nombreux dans l’enseignement général que technique et professionnel.
J'aime pas l'école! - Une relecture des données de l'enquête "Santé et bien-être des jeunes" en Communauté française – Service Communautaire en Promotion Santé - ULB – 2011

Les garçons sont plus fragiles.

— Dans vos consultations, voyez-vous plus de filles ou plus de garçons?
— Environs 80% de garçons et 20% de filles, le contraire de la psychiatrie adulte. Ces chiffres sont pareils dans le monde entier. L'explication serait biologique, car les garçons sont plus fragiles sur le plan psychologique. Ils ont des troubles externalisés, ils font plus de bêtises, travaillent mal à l'école. Les filles souffrent plutôt de troubles internalisés, tels que la dépression ou l'angoisse.

Le Vif-Weekend n°3 - 2012

Bien entendu, la quantité et le type d'indiscipline sont inégalement répartis selon:

ces deux derniers points étant analysés à part.

Contagion

Actuellement, il suffit qu'un élève, tel que Miguel, ne tienne pas en place, refuse d'obéir, ne respecte pas les règles ou fasse des crises pour qu'une classe entière soit prise en otage, que l'enseignant ne puisse plus enseigner et qu'une majorité d'élèves qui voudraient travailler soit empêchée de le faire. On trouve partout un petit nombre d'élèves qui perturbent gravement l'enseignement et obligent doyens et directeurs à passer une bonne partie de leur temps à résoudre des problèmes devenus ingérables en classe.

Gestion de classes et d'élèves difficiles – Jean-Claude Richoz – 2009

Non seulement une petite minorité d'élève peut empêcher les autres de travailler, mais à moyen terme, cette petite minorité peut faire des émules et convertir les bons élèves en cancres de manière épidémique. Soit la minorité de cancres est recadrée avec succès (malheureusement peu d'enseignants sont formés/outillés pour), soit elle s’étend dans la classe.

L'indiscipline ne doit pas être considérée comme un phénomène statique où les élèves opéreraient un certain niveau de perturbations. L'indiscipline suit toujours une évolution. Un enfant qui est face à un adulte inconnu va d'abord le jauger en cherchant ses limites. Il va tester cet adulte crescendo. De plus, un effet d'émulation de groupe s'observe et, après que les plus hardis ont poussés les limites, le ventre mou de la classe occupe la latitude d'indiscipline tolérée. Les bons élèves ne sont pas seulement empêchés de travailler, ils sont naturellement incités à contribuer au chahut au fur et à mesure que leurs camarades les plus difficiles défrichent le terrain.

Conséquences

Un fait essentiel qui pousse à bout les enseignants les plus compétents, est la répétition des comportements perturbateurs. [...] Quand un élève manifeste des comportements perturbateurs répétés, il développe une sorte de manière d'être permanente, une attitude aussi bien verbale dont il ne peut à la longue plus se défaire.

Gestion de classes et d'élèves difficiles – Jean-Claude Richoz – 2009

Dans la dynamique de l'indiscipline, on observe un phénomène d'accoutumance, voire d'addiction des élèves: ils deviennent en manque de leur dose d'indiscipline aussitôt qu'un enseignant se fait régulièrement déborder. Les collègues de cet enseignant feront face à une classe qui a besoin de sa dose.

Outre l'addiction, l'indiscipline a comme conséquence l'épuisement du corps enseignant et le ralentissement de l'apprentissage.

Aujourd'hui moins que jamais, il ne suffit pas de bien connaître sa matière ni de disposer d'une solide culture pour parvenir à enseigner efficacement, en particulier dans le secondaire, et même d'abord peut-être en mesure seulement de "tenir sa classe" comme on dit. Il faut reconnaître en effet que, dans bien des endroits et notamment dans bien des collèges, il est devenu presque impossible aux professeurs d'exercer normalement leur métier, ce qui n'est pas acceptable.

L'école, le numérique et la société qui vient – Denis Kambouchner, Philippe Meirieu, Bernard Stiegler, Julien Gautier, Guillaume Vergne – 2012

Les enseignants doivent pouvoir se ménager du temps pour leurs élèves. Dans mon école, ils avaient déjà suffisamment à faire pour tenir la classe en main. Les élèves étaient de vrais cochons, qui chahutaient, criaient, se promenaient entre les bancs, papotaient entre eux, écrivaient sur les murs, balançaient des chevilles et des vis. Et si le prof ne faisait rien, ils continuaient. Je n’ai jamais eu de problème avec mes professeurs parce que j’étais calme et obéissant. Mais ils n’avaient jamais le temps d’expliquer quelque chose plus en détail parce qu’ils avaient les mains pleines.

L’Egalité des Chances à l’Ecole? Voilà ce qu’Ils en Pensent – Unicef Belgique – 2012, ”citant un enfant”

On estime que, de nos jours, un enseignant doit utiliser la majeure partie de son énergie uniquement pour maintenir l'attention des élèves.

Gestion de classes et d'élèves difficiles – Jean-Claude Richoz – 2009

La question "comment faire cours?" n'est plus une question pédagogique, mais institutionnelle et même sociale: il ne s'agit même pas là de s'interroger sur la meilleure manière d'enseigner telle ou telle matière, de donner "sens" aux contenus, de susciter l'intérêt des élèves, etc., mais de résoudre d'abord un problème plus radical d'"ordre scolaire", voire d'ordre public, c'est-à-dire de chercher les moyens de restaurer les conditions minimales de "paix" pour pouvoir accueillir les élèves dans la classe et commencer à faire cours. [...]
Seules des réformes institutionnelles, touchant tout à la fois à l'architecture des établissements, à leur géographie, à leurs règles de vie et de droit, à la répartition des classes, etc., pourraient avoir quelques effets.

L'école, le numérique et la société qui vient – Denis Kambouchner, Philippe Meirieu, Bernard Stiegler, Julien Gautier, Guillaume Vergne – 2012

Les conséquences principales de l'indiscipline peuvent être vues comme:

  • l'addiction des élèves à être encore plus indisciplinés,
  • l'épuisement nerveux des enseignants,
  • la réduction du temps d'enseignement.

D'autres conséquences suivent en cascade, comme analysées dans les autres articles sur l'autorité.