1. Autorité i. Responsabilité collective

i. Responsabilité collective

bons exemples
RESUME

Beaucoup d'enseignants se sentent seuls dans leur classe face aux problèmes de discipline. Ils hésitent à en parler avec leurs collègues par fierté. Ils hésitent d'autant plus à en parler à leur hiérarchie si celle-ci est peu soutenante. L'enseignant se retrouve dans la situation paradoxale où il réclame d'une part son indépendance, "sa liberté pédagogique", le secret de sa classe et où, d'autre part, il en souffre.

Or, l'autorité ne se joue pas à un contre 30, mais à 50 enseignants face à 20 classes, ou encore mieux, à 450 élèves et enseignants face à l'élève qui tenterait une déviance.

Plus un élève est confronté à de nombreux enseignants, comme c'est le cas dans le secondaire, plus les opportunités d'incohérences sont grandes. Il est plus facile à 4 enseignants de s'accorder sur des règles communes face à une classe, qu'à 10 enseignants de tenter une telle synchronisation.

Étendre l'équipe éducative à tous les acteurs du village permet de renforcer considérablement cette cohérence. Cela se fait bien entendu avec les parents d'un élève, mais aussi entre les parents qui idéalement se soutiennent et forment une communauté autour de l'école.

Finalement, une école qui parvient à motiver ses élèves autour d'un objectif commun, d'une d'entreprise à laquelle chacun est fier de contribuer, n'a plus de problème de discipline.



ARTICLE

Seul dans sa classe?

Parmi les causes du laxisme, nous avons déjà décrit une certaine crise de confiance de l'enseignant seul dans sa classe.

Quand ils ont des problèmes avec des classes ou des élèves, les enseignants ont tendance à se taire et à se replier sur eux-mêmes. En parler à ses collègues ou à la direction est plutôt considéré comme un aveu de faiblesse ou d'incompétence. S'ouvrir à un ou une collègue de ses difficultés, c'est également prendre le risque de s'entendre répondre: "Non, avec eux, ça va, moi je n'ai pas de problème...". Cette remarque assez peu aimable est une des réactions classiques.

Gestion de classes et d'élèves difficiles – Jean-Claude Richoz – 2009

Lâché par l'institution, l'enseignant qui a des problèmes de discipline ne peut compter que sur lui-même pour s'imposer à ses groupes d'élèves.

Autorité éducative dans la classe - Douze situations pour apprendre à l'exercer – Bruno Robbes – 2010

Donc, constatant qu'il ne peut compter que sur lui-même, il tente l'une ou l'autre opération solitaire pour redresser une situation dérivante. Comme cela ne fonctionne pas, il se décourage et se replie d'avantage sur lui-même.

Sans concertation préalable, les interventions individuelles que certains enseignants entreprennent dans des classes difficiles sont pour la plupart du temps des coups d'épée dans l'eau, qui renforcent l'indiscipline des élèves. Il faut leur préférer "l'opération" préparée, réfléchie, planifiée par toute une équipe et menée à un moment bien choisi.

Gestion de classes et d'élèves difficiles – Jean-Claude Richoz – 2009

Revenons au concept d'équipe.

Le rapport avec l’autorité ne se joue pas à 1 contre 30. Il se construit avec tout l’établissement. L’autorité est affaire de cohérence.

Qu'est-ce qu'être incohérent, concrètement?

Le bon fonctionnement d'une classe ne dépend plus seulement d'un rapport professeur-élèves construit sous l'égide lointaine de l'institution. Il repose désormais sur un ensemble de cohérences qui doivent apparaître clairement aux élèves.

Cohérence de l'équipe pédagogique, tout d'abord, c'est-à-dire de l'ensemble des professeurs d'une classe, qui ont tout intérêt à réagir rapidement et de façon concertée en cas de difficultés. [...] La solidarité affichée par une équipe pédagogique vaut aussi par son pouvoir symbolique. Elle montre aux élèves que leurs professeurs ne sont pas des individus isolés dans leur classe, mais qu'ils participent d'un tout cohérent. Même les contradictions fréquentes (le "prof" de physique accepte les élèves en retard alors que le "prof" d'anglais leur refuse l'accès à son cours) portent moins à conséquences si ce travail d'équipe existe. Elles restent pourtant particulièrement déroutantes pour des élèves dont le rapport à la règle est déjà incertain.

Demain les Profs – Bruno Descroix – 2004

Plus on est de profs, plus les élèves rient...

L'un des problèmes du collège (secondaire inférieur), c'est que les professeurs ont tous des exigences différentes. Certains sont plus répressifs, d'autres plus permissifs. Cette différence d'approche de la discipline est déstructurante pour l'élève. Il faut que les professeurs définissent une seule règle qui s'impose à tous.

Si des réunions peuvent aider les enseignants à s'aligner, leur résultat est souvent théorique. Pour une vraie collaboration, un véritable échange, rien n'égale une présence simultanée (à temps partiel) de deux enseignants dans une même classe; mais cela demande de franchir bien des obstacles: "je donne mon quota d'heure et pas une de plus", le cloisonnement disciplinaire, "on va venir m'espionner?", la direction qui n'encourage pas et au mieux tolère, l'horaire rigide, l'affectation d'un enseignant sur plusieurs écoles, la taille des locaux, etc.

Même dans les établissements sereins, le statut libéral (l'indépendance, la "liberté pédagogique"), l'armure suprème, est plus encombrant que protecteur. Il suffit de peu de choses, d'un conflit assez mineur avec un élève assez frondeur et l'équilibre se rompt. Ce qui n'a rien d'anormal. Elle est ailleurs, l'anomalie. Elle réside dans le fait que le professeur, tout seul, et qui demande statutairement à être tout seul, ne peut alors compter que sur ses propres forces. Face à son administration, il se tait, se jugeant en faute. Face à ses collègues, il se tait pour ne pas perdre la face – et de toute manière chacun chez soi, chacun sa croix.

Tant qu'il y aura des élèves - enquête – Hervé Hamon – 2004

L'affaire du village

Lorsque vous allez "réparer les torts" causés à votre fils, par ces méchants enseignants qui sont vraiment trop injustes et profitent de votre progéniture parce qu'elle est petite et faible, vous n'agissez pas que sur la relation entre votre fils et cet enseignant, vous agissez indirectement sur la relation entre votre fils et tous les autres enseignants, ainsi que sur la relation de toute la classe de votre fils avec leurs enseignants.

Il arrive qu'un parent, par des discours ou des attitudes, atteigne soit l'autorité, soit l'enseignant jusque dans la classe. [...] Ca fait bizarre d'entendre un élève dire: "le papa, il t'a grondé".

Autorité éducative dans la classe - Douze situations pour apprendre à l'exercer – Bruno Robbes – 2010

Donc, si vous ne pouvez vraiment pas vous empêcher d'en découdre, au moins, isolez-vous avec votre proie.
Cachez cet adulte discordant que je ne saurais voir, et abstenez-le de conter ses exploits à la maison.
Mais non, si en tant que parent, on ne peut plus "pester" en public et montrer à tous comme "on ne nous la fait pas", c'est beaucoup moins intéressant.

Pour les délinquants, il est important de tenter de ne pas confronter l'institution au parent et son enfant, mais plutôt de placer les adultes d'un côté et l'adolescent de l'autre (à une table de réunion, par exemple). Sinon le parent aurait le réflexe de se justifier et prendre le parti de son enfant.

Cette cohérence du monde adulte est l'une des clés du bon fonctionnement d'un établissement scolaire. Comme dans la culture africaine, l'éducation au sein d'un collège ou d'un lycée doit peut-être devenir l'affaire du "village" tout entier.

Demain les Profs – Bruno Descroix – 2004

Et le village est plus large que l'école.

La prévention des comportements violents ne peut donc être déléguée aux seules écoles, même si elles ont un rôle à y jouer. Il s’agit d’une responsabilité collective qui concerne aussi bien les écoles, que les familles, les intervenants spécialisés, le système judiciaire, et les politiques sociales et économiques.

Sinon, gare aux jeunes...

En dehors de la classe, l'enseignant doit peut-être se faire plus interventionniste dans la vie de l'établissement. J'ai parfois l'impression, en voyant certains de mes collègues traverser un couloir bondé, d'être dans le métro à une heure de pointe: on se bouscule un peu, on s'excuse à peine, et on passe dans l'indifférence marquée aux excès de langage, aux agressions, aux tenues vestimentaires aberrantes, aux cigarettes à peine dissimulées.

Et si tel élève pose problème, ce n'est pas forcément au professeur principal ou à l'administration que le recadrage incombe. Une équipe soudée peut faire front avec plus d'efficacité qu'un individu solitaire.

A bonne école... – Jean-Paul Brighelli – 2006

Le professionnalisme chez les maîtres aguéris, c'est de ne pas se juger exclusivement comptable de ses propres élèves aux heures où l'on a classe avec eux mais d'intervenir, dans le couloir ou dans la cour, dès qu'on est témoin d'un acte délictueux, d'une empoignade qui va mal tourner. "Ce n'est pas mon boulot, disent certains, je suis là pour enseigner l'histoire-géographie, point à la ligne. [...] S'ils détournent les yeux, la voie est ouverte, les jeunes s'y engouffrent.

Tant qu'il y aura des élèves - enquête – Hervé Hamon – 2004

Cela va du devoir d'intervention du prof dans le couloir, à l'organisation même de l'école, dans son fondement.

La collectivité

L'école n'était pas un groupe ou une communauté soudée par la participation à des activités communes. En conséquence, les conditions appropriées, normales de contrôle font défaut. Leur absence est compensée par, et dans une large mesure a dû être compensée par, l'intervention directe de l'enseignant, qui, comme on dit, "maintenait l'ordre". Il l'a maintenu parce que l'ordre était dans les devoirs de l'enseignant, au lieu de résider dans le partage du travail accompli.

The school was not a group or community held together by participation in common activities. Consequently, the normal, proper conditions of control were lacking. Their absence was made up for, and to a considerable extent had to be made up for, by the direct intervention of the teacher, who, as the saying went, "kept order." He kept it because order was in the teacher's keeping, instead of residing in the shared work being done.
Experience & Education – John Dewey – 1938

Moins d’activités collectives font baisser le sens du commun et augmentent le besoin de gendarmes. L'école est une société miniature. Une école usine où chaque enseignant, chaque éducateur, chaque personne d'entretien n'est qu'un rouage spécialisé qui a sa tâche propre et ne s'occupe surtout pas du reste, est un établissement impersonnel où l'incivisme s'invite volontiers. A l'inverse, dans une école village où tous se préoccupent de l'ensemble, les élèves seront les premiers à rappeler l'objectif commun à leurs camarades déviants.

L'implication et la responsabilisation des élèves à la vie de l'école fait l'objet d'un article distinct.

Dans ce qu'on appelle les écoles nouvelles, la principale source de contrôle social réside dans la nature même du travail effectué en tant qu'entreprise sociale dans laquelle tous les individus ont la possibilité de contribuer et envers laquelle tous se sentent responsables. La plupart des enfants sont naturellement "sociables".

In what are called the new schools, the primary source of social control resides in the very nature of the work done as a social enterprise in which all individuals have an opportunity to contribute and to which all feel a responsibility. Most children are naturally "sociable."
Experience & Education – John Dewey – 1938