1. Autorité g. Verticalité

g. Verticalité

bons exemples
RESUME

Un élève n'est pas l'égal d'un adulte. La difficulté à comprendre cette notion enferme certains dans un dialogue adulte-adulte plutôt qu'adulte-enfant avec leurs élèves. Entrer en négociation régulière avec ses élèves, tue la verticalité (l'autorité de statut) du maître.

Le prestige est un autre facteur de verticalité: bâtiment, vêtement et attitude du professeur, vêtement et attitude des autres élèves, estrade, etc.

Lorsque l'enseignant n'a pas d'autorité avec ses élèves (parce qu'il le refuse ou parce qu'il n'y arrive pas), il doit passer dans une relation de séduction, seule alternative pour avoir un climat permettant de faire un peu cours. Cette carte n'est pas gagnante à long terme.

La verticalité passe par le respect. Elle pourrait aussi passer par la crainte, mais cette version autoritariste n'est ni saine, ni durable. Le respect implique consistance, équité et relation.

Les enseignants plus âgés et masculins bénéficient généralement d'une verticalité naturelle plus grande.

Finalement, la verticalité et le respect s'obtiennent en faisant dépendre l'élève du maître. Dans le processus de motivation, lorsque l'élève est pilote de ses apprentissages, il est en position de demandeur. C'est une position tout à fait asymétrique où l'enseignant dispense son savoir comme une faveur. A l'inverse, c'est l'enseignant qui est demandeur lorsqu'il veut/doit faire obéir l'élève. C'est en partie pour cela qu'un adulte vertical évite la négociation: c'est tout (apprentissage et respect), ou rien.



ARTICLE

Egalité ... ou pas!

L'adulte est distinct en âge de l'élève, donc il n'est pas le copain de l'enfant, il ne peut pas être dans un rapport d'égalité avec l'enfant.

Un adulte doit avoir une relation d'autorité avec l'enfant, même s'il n'est pas facile d'accepter pour certains d'entre nous qu'un enfant (par définition immature) n'est pas l'égal de son parent. Pour mieux illustrer ce concept, prenons l'exemple d'un chien. Tout le monde s'accordera pour dire que l'adulte n'est pas l'égal du chien. Il peut aimer ce chien très fort, au point même de sacrifier un autre être humain pour sauver son chien, mais il n'est pas son égal. Ce concept, même avec un chien, n'est pas évident pour tous, comme le montre l'histoire suivante.

Ma mère avait un roquet, ni particulièrement aimable, ni hargneux. Avec le temps, le chien acceptait de moins en moins que mes frères et moi approchions de notre mère. Il grognait et parfois mordait, au point que ma mère alla consulter un dresseur. La solution fut trouvée dès la première leçon: le dresseur expliqua que pour le chien, il n'était plus évident qui était le maître et qu'il fallait le lui rappeler. Il montra qu'il ne sert à rien de menacer le chien. Il faut le sanctionner immédiatement en le prenant par la peau du cou et en le plaquant au sol pour qu'il soit immobile durant quelques secondes. Nul besoin de le frapper ou de lui faire mal. De retour à la maison, nous appliquons ce principe sans attendre. En moins d'une journée, le chien comprit qui était le maître et reprit sa place de chien.

anonyme

Bien entendu, si un naïf intervient et dit "Oh, pauvre petit chien-chien, ne lui faites pas cela", alors tout tombe par terre (et le chien finirait par se faire maltraiter par les enfants).

On ne peut pas avoir de discussion argumentée avec un chien. Qu'en est-il d'un enfant?

Certains parents rechignent à passer à l'acte ou alors le font de manière purement verbale. Ils préfèrent parler avec l'enfant dans une forme de dialogue adulte-adulte et croient qu'un dialogue posé et constructif va suffire à convaincre l'enfant de changer de comportement. Ils ne se rendent pas compte que la communication avec l'enfant est unilatérale et que ce dernier veut simplement obtenir ce qu'il désire. Ils sont en proie au doute, à l'indécision, à la culpabilité, alors qu'il s'agit simplement d'aider un enfant qui dépasse les bornes et qui inverse la relation adulte-enfant à repérer la limite et à retrouver sa place d'enfant.

Gestion de classes et d'élèves difficiles – Jean-Claude Richoz – 2009

On peut avoir une discussion argumentée avec un enfant, mais pas pour négocier! Lorsque l'enfant entre dans un rapport de force pour faire passer son caprice, son plaisir immédiat (non, je ne coupe pas la télé), l'adulte doit rappeler que c'est l'adulte qui décide.
Certains diraient alors que c'est apprendre la "non-négociation" à l'enfant. Au contraire, rappeler à l'enfant que c'est l'adulte qui décide, c'est apprendre à l'enfant l'endurance face à la frustration. Apprendre à se contrôler, c'est le premier pas pour apprendre à négocier pacifiquement. A l'opposé, apprendre à ne rien supporter, à tout remettre en question, ne produit que des guerriers (que tout le monde fuit).

Le prestige

Dans un grand lycée parisien comme Louis-le-Grand, le prestige attaché à l'institution rejaillit bien évidemment sur les professeurs qui y exercent, débutants compris. Dès les premiers cours, mes élèves m'ont donc conféré cette forme d'autorité traditionnelle qui n'est plus d'usage dans le reste du système éducatif: le respect accordé à un professeur pour son statut.

Demain les Profs – Bruno Descroix – 2004

Si le luxe engendre le respect, avoir cours dans une école délabrée, voire sale, avec des enseignants habillés "cool", voire avec des enseignants absents, parmis des condisciples qu'on laisse faire ... cela n'engendre pas vraiment le respect. Le prestige n'est pas une fatalité sociétale, il se cultive.

La vitalité et la survie économique d'une nation supposent que les jeunes gens qui entrent dans la vie active aient été habitués au sérieux. Pour cela, il convient de donner aux nouvelles générations un enseignement sérieux dans une école sérieuse. C'est ce qui fait cruellement défaut aujourd'hui.

La débâcle de l'école - Une tragédie incomprise – collectif – 2007, Laurent Lafforgue

La séduction

Depuis deux ou trois décennies, les enseignants se culpabilisent quand ils font preuve d'autorité.

Dans cette conception très participative et égalitaire de l'éducation, on a considéré que l'enfant est une personne, mais en oubliant qu'il n'est pas une grande personne, qu'il n'est pas encore capable de vraiment faire preuve d'autodiscipline et qu'il a des apprentissages essentiels à effectuer, en particulier apprendre à supporter la frustration et intégrer la notion d'interdit.

Gestion de classes et d'élèves difficiles – Jean-Claude Richoz – 2009

Bien que l'autoritarisme à l'ancienne soit nuisible pour la personne, l'autorité éducative est indispensable. Depuis les années 1970, on a tendance à rejeter les deux en bloc avec de graves conséquences.

La tendance au refus d'exercer l'autorité s'observe aujourd'hui chez de nombreux professeurs, dans le sens du laxisme ou de l'impuissance. L'enseignant s'interroge davantage sur ses relations aux élèves. Les limites adultes/enfants et enseignants/élèves se brouillent. L'adulte semble en difficulté pour assumer l'asymétrie inhérente à sa position générationnelle, dire la limite et fixer des repères devenus moins sûrs. Il relativise alors sa position de transmetteur de savoir.

Autorité éducative dans la classe - Douze situations pour apprendre à l'exercer – Bruno Robbes – 2010

Ces enseignants qui disent ne pas s'être enrôlés pour "être flics" rejettent alors l'exercice de l'autorité sur les autres (surveillants, directeurs d'école, parents, policiers, etc.). Particulièrement visible chez les débutants, le choix du métier d'enseignant est associé à l'amour des enfants qui seraient "naturellement bons et bienveillants envers l'adulte". Ainsi, dans l'évitement du conflit et des contraintes, l'autorité ne s'installe que très péniblement.

Lorsqu'on n'a pas d'autorité (par inexpérience, par incapacité ou par conviction), on est tenté de séduire... Allez, cher apprenant, tu n'es plus mon élève, tu es mon copain!

Nous sommes passés d’un monde dominé par l’autorité à un monde dominé par la séduction.
C’est ce que montre, par exemple, le film "Entre les Murs" où l’enseignant commet une faute professionnelle de séduction débouchant sur l’exclusion d’un élève.
Les enseignants accordent des faveurs, tutoient, s’habillent n’importe comment.

un psychanalyste

On va chercher à plaire à l'élève, à se faire aimer de l'élève, au risque de donner de sa personne et de se mettre en danger très gravement quand l'élève ne répond pas à cette attente-là, d'autant que l'école n'est pas là pour développer des relations affectives entre l'enseignant et l'élève.

Certaines interprétations (contestables mais majoritaires) de la pédagogie moderne nuisent à la notion de verticalité au profit d'une certaine séduction.

"Etre à l'écoute des élèves" est l'une des fumisteries à la mode imposées aux profs pour justifier le fait que les élèves, eux, n'écoutent plus. [...] Trop d'enseignants jouent plus ou moins malgré eux un rôle de nourrice. [...] Or, les enfants les plus abandonnés sont souvent les moins demandeurs, car ils ont du monde des adultes une vision volontiers hostile. Non: les pots de colle dégoulinant de sensibilité, dont raffolent certains collègues, sont le plus souvent des gosses choyés qui répètent à l'école les attitudes qui leur réussissent si bien à la maison.
Alors, autant régler tout de suite une question simple dont on a voulu faire un problème: l'élève n'est pas en classe pour "s'exprimer". Il est là pour écouter, apprendre et prendre des notes. [...] Pythagore exigeait cinq ans de silence de ses nouveaux disciples. Un professeur est bien en droit de demander neuf mois d'attention.

La Fabrique du Crétin - La mort programmée de l'école – Jean-Paul Brighelli – 2005

Le Respect

La position verticale est celle qui inspire le respect. Pas la crainte, mais l'admiration. La position idéale est celle qui fait que 20 ans plus tard, l'élève se souviendra affectueusement du maître comme un modèle solide, fiable et, de préférence, omniscient.

Le statut d'enseignant implique de se situer de façon absolument convaincue et déterminée en position hiérarchique par rapport aux élèves, comme cela devrait aussi être le cas sur le plan éducatif avec un enfant. Ce positionnement pose souvent problème aux enseignants qui n'ont plus l'habitude et n'osent plus adopter une relation de verticalité avec les élèves, même avec de jeunes enfants. Or, c'est précisément ce qui est nécessaire pour une autorité de statut. [...] Un arbitre de football est un exemple intéressant d'une autorité de statut qui s'exerce de manière simple et adéquate.

Gestion de classes et d'élèves difficiles – Jean-Claude Richoz – 2009

Même Rousseau, pour tout aussi subversif et "baba-cool" qu'il eût pu paraître à son époque, est catégorique:

Au reste, il n'y a point ici de milieu ; il faut n'en rien exiger du tout, ou le plier d'abord à la plus parfaite obéissance. La pire éducation est de le laisser flottant entre ses volontés et les vôtres, et de disputer sans cesse entre vous et lui à qui des deux sera le maître ; j'aimerais cent fois mieux qu'il le fût toujours.

Emile ou de l'éducation – Jean-Jacques Rousseau – 1762

Homme ou Femme?

Cette position verticale est d'ailleurs plus naturelle pour la plupart des hommes alors que les femmes sont souvent plus "maternelles", dans une profession très majoritairement ... féminine.

Que faire dans une classe, et il y en a, où quelques élèves refusent a priori de reconnaître toute autorité à une femme?

Demain les Profs – Bruno Descroix – 2004

Quant aux plus malveillants, ils s’amusent de voir des freluquettes affronter des fauves sans père qui ne rêvent que d’un dompteur. Ils éprouvent alors un sentiment fort rare dans ce métier: celui de leur utilité. De là à réclamer une prime d’homme dans les endroits chauds, le pas est vite franchi...

Profs et Cie – Alain Golomb – 2002

Oui, les fauves rêvent d'un dompteur assez fort que pour servir d'appui à leur élévation.

Dépendance ou Obéissance?

L'homme sage sait rester à sa place ; mais l'enfant, qui ne connaît pas la sienne, ne saurait s'y maintenir. Il a parmi nous mille issues pour en sortir ; c'est à ceux qui le gouvernent à l'y retenir, et cette tâche n'est pas facile. Il ne doit être ni bête ni homme, mais enfant ; il faut qu'il sente sa faiblesse et non qu'il en souffre ; il faut qu'il dépende et non qu'il obéisse ; il faut qu'il demande et non qu'il commande.

Emile ou de l'éducation – Jean-Jacques Rousseau – 1762

Les élèves attendent en face d’eux des adultes qui « tiennent debout » : ni tout-puissants ni impuissants. [...] Cela implique pour l’enseignant de pouvoir accepter qu’autrui puisse lui dire « non », pour que des « non » implicites n’entraînent pas élèves et enseignants dans des confrontations violentes.

Cette acceptation du "non" par l'adulte n'est pas un appel de l'auteur au laxisme ou à la rébellion. C'est plutôt un appel à la responsabilisation de l'élève. L'auteur donne l'exemple d'un professeur de math qui invite les adolescents qui le veulent à apprendre certaines équations avec lui, les autres élèves pouvant rester à l'écart (mais silencieux, sous peine de sanction). Un élève qui dit "non, je ne veux pas apprendre les équations" et voit que l'on accepte ce refus, constate qu'il est aussi aux commandes de ses apprentissages et il lui sera plus facile de dire un "oui" sincère la prochaine fois.

Les règles, les valeurs, les contrats doivent être clairs et explicites pour que les élèves restent motivés en motivation de sécurisation.

Cessons de démotiver les élèves - 18 clés pour favoriser l'apprentissage – Daniel Favre – 2010

L'enseignant attendu est un allié (pas un égal) qui fait respecter les règles. L'article sur la motivation développe comment, en mettant l'élève comme pilote, l'enseignant peut se profiler comme allié, en coach (mais surtout pas en copain) plutôt qu'en juge ou en adversaire.

Bien avant la poussée des neuro-sciences, Rousseau ne disait pas autre chose:

Le coeur ne reçoit de lois que de lui-même ; en voulant l'enchaîner on le dégage ; on l'enchaîne en le laissant libre. [...] Quand le pêcheur amorce l'eau, le poisson vient, et reste autour de lui sans défiance ; mais quand, pris à l'hameçon caché sous l'appât, il sent retirer la ligne, il tâche de fuir. Le pêcheur est-il le bienfaiteur ? le poisson est-il l'ingrat ? [...]
Pour le rendre docile, laissez-lui toute sa liberté ; dérobez-vous pour qu'il vous cherche ; élevez son âme au noble sentiment de la reconnaissance, en ne lui parlant jamais que de son intérêt.

Emile ou de l'éducation – Jean-Jacques Rousseau – 1762

Encore une fois, il faut bien distinguer le clown pédagogisto-permissif du maître qui ne sanctionne presque jamais tant il est respecté. Dans les textes, il est facile de s'y tromper. Mais face à l'homme (ou à la femme), le doute ne doit pas être premis.